Cahier de route du monde arabe en révolution...

Publié le par Mouedden

4 juin 2011

 

Cahier de route : Un monde arabe en Révolution/ébullition

Par Mouedden Mohsin

Directeur des www.ambassadeursdelapaix.be

 

 

Le Caire, ville monstrueusement tentaculaire de 18 millions d'habitants est devenue l’épicentre révolutionnaire du monde arabe.

http://www.youtube.com/watch?v=JQndj2a8WA4

Et ce malgré la genèse révolutionnaire tunisienne qui rend fierté et dignité à un peuple sage, cultivé et lettré depuis trop longtemps sous l’emprise d’un clan mafieux qui avait érigé la belle Tunisie en un terrain de chasse impitoyable pour racketter et spolier tout un peuple.

Place Tahrir, vendredi 27 mai, une marée humaine discipliné envahit la place de la Révolution/liberté… le métro flambant neuf est quadrillé par des jeunes étudiants/révolutionnaires pacifistes, fouillant tout individu désireux de se rendre sur la fameuse place, afin que le mouvement ne soit pas infiltré par les fameux "cogneurs de l'ex pouvoir"… Sur la place, des dizaines de milliers de personnes, musulmanes, chrétiennes, laïques, jeunes ou vieux sont fiers d'exhiber drapeaux et calicots vantant la Révolution et stigmatisant les corrupteurs grâce à un goût artistique prononcé qui donne à la Place, l'image d'une foire culturelle, également.

Les Egyptiens sont là pour rappeler à l’Etat son rôle, et ses promesses et mettre définitivement fin à la corruption qui mine le pays (et le monde arabe)… Quelques mois après le départ du « pharaon », le peuple Egyptien oscille entre espérances et déceptions… Si les jeunes sont impressionnants d’abnégation, ils sont conscients que la véritable bataille débute à l’instant pour isoler les éléments nocifs du régime squattant tous les postes importants du pays… Malgré des craintes légitimes, le pays malgré une instabilité inhérente à ce type d’événement exceptionnel, avance. Certes lentement. Trop lentement pour beaucoup. La démocratie, les libertés, l’emploi pour « tous » et la fin de la corruption, ce n’est pas encore pour demain, mais quelque chose a radicalement changé… D’Alexandrie au Caire, les citoyens n’ont plus peur. Chacun exprime sa frustration et sa colère contenue pendant des décennies.. chacun espère une Egypte nouvelle, un état de droit, avec une démocratie réelle pour l’intérêt du peuple. Il semble également que l'armée soit assez appréciée de l'egyptien moyen, elle est pour lui, source de fierté et un rempart contre l'absolutisme ou l'aventure politique.

Tordons le coup à une idée répandue en Occident ou la désinformation frise parfois l'indécence. Les relations entre musulmans et chrétiens sont bonnes, certes pas excellentes (mais cela existe t'il entre communautés philosophiques, idéologiques en Europe ?). Ainsi, du métro à la place Tahrir, d'Alexandrie au Caire, musulmans et chrétiens coptes marchent ensembles, vivent ensembles, manifestent ensemble et espèrent ensemble une Egypte libre et démocratique. Beaucoup d'Egyptiens coptes portent la croix tatoué sur leurs bras ou le poignet. A la question de savoir, si il y a un racisme anti-chrétien en Egypte, cette question laisse pantois les Egyptiens qui vous expliquent que ces Egyptiens ce sont "nos frères" et que nous "vivons ensemble depuis plus de mille ans" et il n'en saura pas autrement. Seul l'instrumentalisation politicienne et parfois médiatique (comme souvent d'ailleurs) semble attiser la haine, on l'a vu avec l'odieux attentat d'il y  a quelques mois contre une Eglise copte, commandité par l'ex Ministre Egyptien de l'époque pour provoquer la division entre Egyptiens.

La télé Egyptienne a elle aussi changée, elle joue le jeu d’un patriotisme démocratique, des affiches et pancartes géantes dans le métro et en ville, rappellent la victoire de la Révolution. Des clips et chansons à la gloire des martyrs tombés sur le champ de bataille foisonnent. Le peuple Egyptien impressionne par sa maturité et son intelligence, malgré une pauvreté et des conditions de vies, souvent spartiates.

Au centre culture français d’Alexandrie la mythique, la chaîne France 24 avec plusieurs journalistes, français, américain et arabes jouent le jeu de la séduction en débitant un discours surréaliste et indigeste (auto-glorification de la chaîne) devant un parterre de vieux Alexandrins français nostalgique d'un autre temps et d’Egyptiens qui ne sont plus dupe par le double discours occidental, tant politique que médiatique.  La France (et l’Occident en général) a une image des plus détestables. Nous sommes ici loin de l’engouement de Benghazi pour Sarkozy. Enfin, comment ne pas parler de la Palestine. Chaque Egyptien a ce mot à la bouche. Honteux d’avoir eu un pharaon aussi proche de Tel Aviv. D'ailleurs certains Ministres seront jugés prochainement pour avoir vendu du pétrole/gaz à Israël à un prix défiant toute concurrence. L’ex président Hosni Mubarak que chaque Egyptien insulte à longueur de journée, du taximen au vendeur de légume sera lui aussi jugé en …Egypte pour ses nombreux crimes, comme ses fils d’ailleurs. Aujourd’hui le peuple est fier d’avoir ouvert sa frontière avec le camp de Gaza.

Si l’Egypte arrive dans les années à venir à installer une vraie démocratie, c’est le monde arabe en général qui cheminera de la sorte. Le pays de la culture par excellence, n’est pas seulement le plus important du monde arabe, c’est aussi celui qui donnait (à une certaine époque) et redonne politiquement aujourd’hui, du sens à un peuple !

Tunis, la nuit, ville déserte…

http://www.youtube.com/watch?v=dsG5osPwMRE&feature=related

http://www.youtube.com/watch?v=hCXAO2pnkqQ

Quelques noctambules déambulent boulevard Habib Bourguiba, là ou il y a 4 mois, le peuple faisait tomber l’ogre de Tunis et son clan, les Trabelsi. La ville tranche radicalement avec le Caire. Calme et sobriété. La grande mosquée Zitouna de la Médina, haut lieu de l'islam maghrébin pose fièrement avec son minaret qui surplombe une médina proprette. Jamais nous ne penserions qu’il y a quelques mois, un pan de l’histoire du monde se jouait à quelques centaines de mètres d'ici encore. Néanmoins, sur le boulevard Bourguiba en journée, quelques stigmates encore visibles, avec au moins 10 camionnettes de flics, un tank et  deux voitures militaires en face de l’ambassade de France et le Ministère de l’Intérieur protégé lui aussi par quelques voitures de flics et camions militaires (ainsi que du fil barbelé) comme pour l’ambassade de France, lui aussi honnit par les tunisiens et représentant le symbole de la collusion fraternelle entre la  France bizness et la Tunisie de Zine Abedine.

Les tunisiens sont dubitatifs et en même temps "heureux". Ils respirent enfin et parlent sans craintes, mais restent un peu déçus malgré une fierté réelle d’avoir provoqué tel un effet domino, les révoltes arabes… le report du scrutin de fin juillet pour probablement octobre ou encore plus tard, désarçonne intellectuels, médias et jeunes. La presse laïque ou laicarde est dure avec le parti islamiste Ennahda, devenu la "bête" noire du pays. Cet "épouvantail" fait peur, d'ailleurs comme les Frères Musulmans en Egypte qui avait décidé pour calmer le jeu de ne pas manifester Place Tahrir… Il semble qu’Ennahda soit « l’ennemi » à abattre pour beaucoup. Populaire, ouvert et jouant le jeu démocratique, Ghannouchi, sa tête pensante qui trouva refuge à Londres pendant des années, désarçonne ses adversaires et séduit la jeunesse…qui voudrait concilier, démocratie, modernité et islam...D'ailleurs, c'est une constante, une majorité écrasante de la jeunesse refuse la démocratie type Occidentale qui a montré ses limites en terme de valeurs. Beaucoup dans le monde arabe voient la Turquie comme le modèle tremplin ou le modèle parfait… avant de trouver son propre modèle qui devra faire place aux minorités, asseoir l'égalité "homme-femme" définitivement, justice indépendante, libertés etc... Un challenge que la jeunesse du monde arabe semble désireuse de relever. 

Les Tunisiens, généreux et instruits savent (et sauront) faire preuve de patience, c’est un peuple sage qui sait qu’il faudra du temps, des moyens et une mobilisation encore longue et fastidieuse. La plupart des Tunisiens pensent que le pays ne pourra que se relever, l’attente notamment sur le plan économique, via le secteur touristique (la relance est timide) comme en Egypte (la situation est plus compliquée) restent pour une partie importante de la population côtière, une des priorités du pays. Même si les jeunes Egyptiens et Tunisiens veulent sortir du piège du tourisme pour instaurer une économie forte qui ne dépendrait plus de l‘étranger. Pour ce faire, seul un modèle démocratique et plus tard, une Union du Monde Arabe, type UE permettrait aux arabo-musulmans de jouer un rôle significatif. 

Quid du Maroc ?

http://www.youtube.com/watch?v=CqhZAyTtwCg

  (clip du mouvement des jeunes marocains)

Voilà un pays qui n’a pas été touché par la grâce révolutionnaire, d’abord parce que le Roi Mohamed VI, est arrivé au trône en 1999 avec une volonté d’ouvrir radicalement le pays. Tout en gardant, toutes ses prérogatives. Paradoxe ou équation difficile à résoudre, sans un partage de pouvoir réel. Ensuite parce que le niveau de l'éducation assez faible, mais aussi le soutien indéfectible de Washington et Bruxelles font du Maroc, comme pour la Monarchie Wahabite, l'allié incontournable de l'Occident.

Depuis les attentats terroristes de 2003 à Casablanca, le Roi semble avoir laisser la main au système sécuritaire du Makhzen, le véritable pouvoir « occulte » qui est considéré par les marocains comme un véritable fléau. Malgré quelques libertés (la presse notamment) concédé à un peuple, disons-le peu instruits, le pays semble avoir connu une métamorphose pendant quelques semaines avec ses mouvements de jeunesse du 20 février/mars qui ont fait descendre des centaines de milliers de personnes de Casa à Marrakech et de Fes à Tanger… sans véritable casse (malgré quelques dégâts mineurs) et des forces sécuritaires étonnement calmes et disciplinés. Une première.

Le Roi dans son allocution d’il y a deux mois a fait quelques promesses que beaucoup considèrent comme n'étant que des "réformes" mineures. Tandis que Bruxelles et Washington ont félicité le discours Royal, comme étant une ouverture réelle vers la démocratie pour un pays devenu pour l'Europe, « le modèle du monde arabe » !. Ce discours Royal intéressant, certes plus sur la forme que le fond, n’a pas rassuré le mouvement démocratique des jeunes, rejoint par les islamistes et les gauchistes, eux-mêmes se considérant comme démocratiques. Ainsi, tout au long du mois de mai et encore ce week-end, le Maroc semble avoir renoué avec ses vieux démons.

Ainsi, le pays a connu son premier martyr, Kamal Omari, mort ce jeudi à l’hôpital. C’était un militant du mouvement du 20 février mais aussi du mouvement politico-spirituel Adl Wal Ihsane. Il aurait ainsi été bastonné à mort par les forces de l’ordre qui ne font plus dans la dentelle. Devenu depuis quelques semaines, force du désordre avec parfois des images d’une rare violence, relayée sur youtube. La presse indépendante francophone, « Puce » et « Telquel » sont très critiques sur les violences exercées par des flics devenus comme fous.

Le gouvernement (Istiqlal, tendance droite conservatrice, socialiste, …),

http://www.maroc.ma/PortailInst/Fr/MenuGauche/Institutions/Gouvernement/La+liste+du+gouvernement.htm

ainsi que les médias officiels (télé, journaux, radios) « excusent » la violente répression, par l’infiltration du mouvement du 20 février par des forces « destructrices », que sont les islamistes et les gauchistes… Même des centaines de médecins grévistes ont été violemment bastonnés, certains ont terminé la journée dans un état pitoyable à l’hôpital, ce qui démontre que la répression sauvage ne fait plus de différence.

Ainsi, une cabale en règle semble de mise pour discréditer les jeunes du mouvement devenus « irresponsables ». Le pouvoir sermonne que le Mouvement est totalement récupéré par les intégristes soft (Adl Wal Ihsane), hard (salafis), les berbèristes «indépendantistes » et les radicaux de gauche (anarcho-troskyste, Léniniste, etc...). Bref, le pouvoir joue sur cette corde sensible pour rappeler que la Roi a fait des concessions et qu’en face des « irresponsables », prônant la déstabilisation du pays auront face à eux, la force étatique du Royaume Chérifien. http://www.mamfakinch.com/deces-de-kamal-omari-militant-du-20-fevrier-safi-suite-a-la-repression-de-dimanche/

La situation au Maroc est difficile, le Roi, chef politique, religieux, économique et sécuritaire semble pour l’instant, (et avec l’attentat de Marrakech) gagner du temps et du terrain pour espérer un essoufflement du mouvement qui finira soit par rallier massivement les marocains, suite à des violences policières inqualifiables ou finira par se diviser, tellement, la peur, mais aussi les forces en présence (des démocrates, islamistes, gauchistes, berbèristes), aujourd’hui encore « solidaires », mais que le pouvoir tente de diviser pour espérer à terme la fin des revendications populaires, politiques et citoyennes.

Ce dimanche, à savoir demain, les jeunes pas encore impressionnés par le matraquage dont ils font l'objet depuis un mois, descendront dans toutes les grandes villes du Royaume. Il y a un risque réel de dérapages. Ce sera le dimanche de tous les dangers pour le pays.

Enfin,quelques mots sur le Yemen, le Bahrein, la Syrie et la Libye…  Si la fin de Kadhafi ou "Kadhafou" est souhaité partout dans le monde arabe et signifiera sans nulle doute, la fin du despotisme, il n’est pas sûr que ses remplaçants discrédités par l’interventionnisme de l’Otan soient en mesure de le remplacer de manière digne. Le président français avec l’aide d’Obama (ou l’inverse) a totalement parasité la révolution libyenne… Au Yemen, le dictateur en place, blessé légèrement finira par s’en aller. C’est une question de temps. Mais pour être remplacé par qui ? Là aussi, le clanisme et l’archaisme semble de mise… quelle force démocratique et islamique (type AKP ou l’aile ouverte des Frères Musulmans) est encore capable de reprendre en main une situation qui vire à la guerre civile…

Le Bahrein, petit Emirat semble lui aussi en fin de cycle malgré l’interventionnisme brutal de son ami Saoudien pour mater les manifestants pacifiques. Les querelles ineptes chiites – sunnites, faisant le jeu de certains (voir la guerre Irak – Iran) divise immanquablement les communautés religieuses musulmanes. Il faudra là aussi, être d’une extrême vigilance, car si actuellement les Émirats du Golfe avec le « supersonique » Arabie du pétrole nauséeux, sont la prunelle de l’Occident, il est à souhaiter qu’à court terme, la presque totalité de ces régimes médiévaux, injustes et antinomiques avec les valeurs démocratiques, et islamiques tombent à jamais, pour laisser la place, non à des régimes similaires en plus soft mais à des démocraties en devenir ou les citoyens, chiites et sunnites, laics, athés et musulmans pourront s’affronter sur un terrain démocratique.

Enfin, le boucher de Damas ne connaît plus aucune limite. A mon sens, il faudra sérieusement le traduire devant un tribunal pénal International pour crimes contre l’Humanité. Plus de 1200 morts, la répression la plus sauvage du monde arabe et plus grave, la torture et l’assassinat de plus de 30 enfants, dont cet enfant de 13 ans, torturé et assassiné. Des images insoutenables circulent sur Al Jazeera ou youtube, difficile à diffuser et à supporter même pour les cœurs les plus endurcis. Et qui démontrent que des monstres, se disant humains sont capables d’infliger les pires  des sévices,  et  de la pire des façons, à un enfant au visage poupons…Hamza Al Khatib est devenu avec le tunisien Mohamed Bouazizi, le symbole de ces Révolutions arabes… 

 

 

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